Archives de Catégorie: La profession d’écrivain

Thierry Rollet – Les déceptions de l’auteur débutant

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En tant qu’agent littéraire et parfois en tant qu’éditeur, j’ai reçu la tâche importante de lancer des auteurs débutants… et d’affronter leurs déconvenues, enfin de répondre à leurs pressantes demandes de conseils.

En effet, s’il est difficile de débuter dans tout, les débuts d’un auteur sont souvent les plus douloureux à supporter si l’on considère ce que peut représenter un livre pour son auteur : c’est son bébé, sa fierté, il y a mis ce qu’il a trouvé de meilleur en lui-même. Alors, quelles déceptions ce bébé peut parfois engendrer ! Car il est clair que franchir l’étape de la publication, pour cruciale qu’elle soit, n’est pas un aboutissement : c’est à ce moment-là, au contraire, que commence seulement la grande aventure.

Disons-le tout de suite : elle court de grands risques de débuter par un fiasco. Inutile d’en discuter les raisons : elles proviennent toutes des obscures lois du marché qui, justement, ne se discutent jamais. C’est pourquoi les méventes, voire le mépris ou, du moins, l’indifférence polie plus ou moins affichée par le public lors des séances de dédicaces, par exemple, conduisent souvent l’auteur débutant, sinon à désespérer, du moins à douter de son livre et de lui-même.

Tel est justement le piège dans lequel il ne faut jamais tomber.

Je le répète : il est inutile de se demander pourquoi les gens n’achètent pas le livre d’un débutant. La réponse la plus évidente réside dans le mot « débutant » : l’auteur est un illustre inconnu, il n’a donc, à priori, que des chances minimes de séduire le public. En vérité, c’est avec cette idée que doit partir l’auteur débutant : outre qu’il s’agit bien là d’une école de modestie, quel que soit le sentiment que l’on puisse avoir de sa propre valeur, c’est également un plongeon d’un inconnu dans un univers inconnu. Tout semble donc dit.

Non, pas vraiment tout : même un inconnu peut avoir de très heureuses surprises ! Je puis en témoigner car mon premier livre : Kraken ou les Fils de l’Océan, publié alors que j’avais tout juste 21 ans, s’est vendu à 4000 exemplaires – et continue de se vendre aujourd’hui, après une longue période d’absence sur le marché[1]. Je me souviendrai toujours des paquets de livres qui disparaissaient et des dédicaces que j’ai faites à la chaîne en librairies ! Par la suite, je n’ai jamais pu atteindre ce chiffre de ventes, même avec mon autre best-seller : Jean-Roch Coignet, Capitaine de Napoléon Ier, qui ne s’est vendu jusqu’ici qu’à 2500 exemplaires[2]. « C’est bien beau ! » me diront certains auteurs débutants dont les livres ne se sont vendus, au mieux, qu’à quelques dizaines d’exemplaires[3] ! Oui, certes, mais alors qu’est-il arrivé à ceux que je viens de citer ? Une seule réponse : ils ont eu de la chance, voilà tout.

J’ai jusqu’ici publié 44 livres et seulement une dizaine se sont « bien » vendus… et les autres avec plus ou moins de fortune. Même si j’avais reçu le Goncourt, l’ouvrage lauréat se serait vendu à un demi-million d’exemplaires… mais pas les suivants, loin de là ! Bien des lauréats de cet illustre prix pourraient l’affirmer.

Bref, même s’il s’est bien vendu, un seul livre ne lance pas une carrière. S’il se vend mal, il ne clôt pas une carrière non plus. En effet, c’est justement « carrière » qui reste le mot magique.

L’auteur débutant doit donc avoir bien présent à l’esprit que sa carrière commence seulement : il lui faut la construire et, par le fait-même, persévérer dans l’écriture et la publication. Un auteur qui publie régulièrement, même s’il vend à petites doses, a bien plus de chances d’être reconnu du public – de s’attirer un fan-club ! – que celui qui attend le succès pour continuer… et qui se désespère dans cette attente souvent vaine. Donc, auteurs débutants, ne comptez ni sur les lauriers ni sur les orties pour poursuivre votre carrière : construisez-la et, pour ce faire, écrivez sans jamais vous décourager. Tel est le meilleur conseil que je puisse vous donner.

Le roi d’Angleterre Guillaume d’Orange (1650-1702) ne disait-il pas « qu’il n’est pas nécessaire d’espérer pour entreprendre ni de réussir pour persévérer » ? Et pourtant, il n’était pas écrivain, lui… !

Thierry ROLLET

[1] Abandonné en 1987 par les éditions Bégédis, il fut réédité en 2012 seulement par les éditions Delahaye.

[2] Il a également été cité dans la bibliographie de 7 thèses de doctorat en Histoire.

[3] Ainsi que certains des miens !

L’inspiration, par Thierry Rollet

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Certains auteurs m’ont parfois demandé soit d’où venait mon inspiration, soit comment en obtenir pour eux-mêmes. Comme s’il existait une solution miracle pour faire d’un citoyen dit « ordinaire » un écrivain dans tous les sens du terme !

J’étais donc bien embarrassé pour leur répondre. Désormais, d’après l’expérience acquise durant mes travaux d’agent littéraire, j’aurais tendance à estimer que la recherche d’inspiration différencie nettement les vrais écrivains de ceux qui voudraient bien le devenir.

En effet, un véritable écrivain n’a pas besoin de chercher ni de provoquer l’inspiration : elle lui vient d’elle-même, au détour d’un chemin, d’après des choses vues, des témoignages recueillis même fortuitement, voire des sujets qu’il souhaite traiter s’il est spécialisé, par exemple, dans l’histoire – un exemple parmi tant d’autres.

Par contre, il m’est arrivé de rencontrer des gens qui voudraient bien, mais ne peuvent point, telle Annie Cordy dans la Bonne du curé. Ceux-là se réveillent un matin hantés par l’idée d’imiter leurs auteurs favoris et de partager leur gloire. Accordons-leur tout de suite cette circonstance atténuante : ils sont de grands lecteurs. J’ai rencontré également – très rarement – des « écrivains » qui ne lisaient pas, « de crainte de déranger leur inspiration » osaient-ils dire. Ceux-là constituent une espèce très à part[1], tant il semble évident que l’on ne saurait devenir écrivain sans avoir jamais rien lu.

Revenons aux précédents, ceux qui envient la gloire de leurs auteurs préférés. Ils torturent leurs esprits et leur tempérament à produire des textes truffés de truismes, de lieux communs ou d’épisodes « qui font le poids », cherchant à tout prix à se faire une place, croient-ils alors, parmi les chanceux qui ont été publiés en régalant leur public d’intrigues plaisantes à lire. C’est à cela que l’on reconnaît celui qui, comme un Français sur trois, rêve d’être écrivain en noircissant du papier. On voit tout de suite jusqu’à quel point ils ont souffert, tant leurs textes sont laborieux, même si leur orthographe est correcte – ce qui est également rare. Bref, du premier coup d’œil, un amateur éclairé saura tout de suite distinguer le véritable écrivain de celui qui veut l’être à tout prix.

Donc, l’auteur authentique, c’est celui dont l’inspiration coule de source ? Oui, c’est vrai et cela se sent rien qu’en le lisant. Attention néanmoins à ne pas succomber à l’inspiration trop facile, qui devient, au pire de l’imitation inconsciente – car on n’imite que trop ce que l’on a bien aimé –, au mieux une façon de négliger l’intrigue et ses rebondissements logiques. Le véritable écrivain se doit à son public : il doit donc faire la chasse à tout ce qui est incomplet, invraisemblable, dédaigné, etc. Par ailleurs, le pur divertissement d’intellectuel, où l’auteur se plaît à inventer, à rebâtir style et intrigue avant tout pour lui-même, est à réserver aux éditeurs spécialisés, comme l’ont fait des auteurs comme Robbe-Grillet, Perec et Sarraute.

Sans aller aussi loin ni regarder d’aussi haut, considérons donc l’inspiration, non pas comme le « moteur » de l’écrivain mais comme son alliée, sa fiancée, sa compagne : si elle ne marche pas avec lui, il lui est inutile d’écrire, il ne parviendra à rien de bon. Si, par contre, elle s’impose à lui, le suit partout, l’empêche de dormir ou même de vivre son quotidien, alors elle en fait partie et il ne lui reste plus qu’à lui passer l’anneau au doigt…

… pour le meilleur et pour le pire, sans doute, mais ça, c’est une autre histoire !

Thierry ROLLET

Editorial du n°17 de la revue le Scribe masqué publiée par les éditions du Masque d’Or

  1. Voir notamment les Faux Amis des Écrits Vains de Thierry ROLLET, Éditions Dédicaces, pages 13 à 15.
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