L’inspiration, par Thierry Rollet

entrepreneur-593358_1280

Certains auteurs m’ont parfois demandé soit d’où venait mon inspiration, soit comment en obtenir pour eux-mêmes. Comme s’il existait une solution miracle pour faire d’un citoyen dit « ordinaire » un écrivain dans tous les sens du terme !

J’étais donc bien embarrassé pour leur répondre. Désormais, d’après l’expérience acquise durant mes travaux d’agent littéraire, j’aurais tendance à estimer que la recherche d’inspiration différencie nettement les vrais écrivains de ceux qui voudraient bien le devenir.

En effet, un véritable écrivain n’a pas besoin de chercher ni de provoquer l’inspiration : elle lui vient d’elle-même, au détour d’un chemin, d’après des choses vues, des témoignages recueillis même fortuitement, voire des sujets qu’il souhaite traiter s’il est spécialisé, par exemple, dans l’histoire – un exemple parmi tant d’autres.

Par contre, il m’est arrivé de rencontrer des gens qui voudraient bien, mais ne peuvent point, telle Annie Cordy dans la Bonne du curé. Ceux-là se réveillent un matin hantés par l’idée d’imiter leurs auteurs favoris et de partager leur gloire. Accordons-leur tout de suite cette circonstance atténuante : ils sont de grands lecteurs. J’ai rencontré également – très rarement – des « écrivains » qui ne lisaient pas, « de crainte de déranger leur inspiration » osaient-ils dire. Ceux-là constituent une espèce très à part[1], tant il semble évident que l’on ne saurait devenir écrivain sans avoir jamais rien lu.

Revenons aux précédents, ceux qui envient la gloire de leurs auteurs préférés. Ils torturent leurs esprits et leur tempérament à produire des textes truffés de truismes, de lieux communs ou d’épisodes « qui font le poids », cherchant à tout prix à se faire une place, croient-ils alors, parmi les chanceux qui ont été publiés en régalant leur public d’intrigues plaisantes à lire. C’est à cela que l’on reconnaît celui qui, comme un Français sur trois, rêve d’être écrivain en noircissant du papier. On voit tout de suite jusqu’à quel point ils ont souffert, tant leurs textes sont laborieux, même si leur orthographe est correcte – ce qui est également rare. Bref, du premier coup d’œil, un amateur éclairé saura tout de suite distinguer le véritable écrivain de celui qui veut l’être à tout prix.

Donc, l’auteur authentique, c’est celui dont l’inspiration coule de source ? Oui, c’est vrai et cela se sent rien qu’en le lisant. Attention néanmoins à ne pas succomber à l’inspiration trop facile, qui devient, au pire de l’imitation inconsciente – car on n’imite que trop ce que l’on a bien aimé –, au mieux une façon de négliger l’intrigue et ses rebondissements logiques. Le véritable écrivain se doit à son public : il doit donc faire la chasse à tout ce qui est incomplet, invraisemblable, dédaigné, etc. Par ailleurs, le pur divertissement d’intellectuel, où l’auteur se plaît à inventer, à rebâtir style et intrigue avant tout pour lui-même, est à réserver aux éditeurs spécialisés, comme l’ont fait des auteurs comme Robbe-Grillet, Perec et Sarraute.

Sans aller aussi loin ni regarder d’aussi haut, considérons donc l’inspiration, non pas comme le « moteur » de l’écrivain mais comme son alliée, sa fiancée, sa compagne : si elle ne marche pas avec lui, il lui est inutile d’écrire, il ne parviendra à rien de bon. Si, par contre, elle s’impose à lui, le suit partout, l’empêche de dormir ou même de vivre son quotidien, alors elle en fait partie et il ne lui reste plus qu’à lui passer l’anneau au doigt…

… pour le meilleur et pour le pire, sans doute, mais ça, c’est une autre histoire !

Thierry ROLLET

Editorial du n°17 de la revue le Scribe masqué publiée par les éditions du Masque d’Or

  1. Voir notamment les Faux Amis des Écrits Vains de Thierry ROLLET, Éditions Dédicaces, pages 13 à 15.
Advertisements

À propos de thierryrollet

Je suis écrivain, agent littéraire et éditeur.

Publié le 15 septembre 2016, dans La profession d'écrivain, et tagué , , . Bookmarquez ce permalien. 1 Commentaire.

  1. C’est vrai que l’angoisse de la page blanche est souvent traitée dans les films qui mettent en scène des écrivains. Je ne sais pas si je suis un vrai écrivain, car avoir de l’imagination ne suffit tout de même pas à faire de vous un écrivain, mais pour ma part je souhaiterais savoir écrive plus vite pour coucher sur le papier tout ce qui me passe par la tête. Mais ce qui est difficile, c’est de savoir manier, utiliser cette imagination comme le dit si bien Thierry. Par exemple, ce qui m’agace le plus quand je lis c’est la digression inutile, sans profondeur, celle qui n’apporte rien au lecteur. Mais lorsque vous êtes de l’autre côté, faire la part des choses entre votre imagination qui s’emballe et ce que vous devez à vos lecteurs, voilà qui est parfois bien difficile… En tous les cas, merci Thierry pour cet article intéressant. Le livre de Dany Laferrière, Journal d’un écrivain en pyjama, traite assi de ce sujet de façon amusante

    Aimé par 1 personne

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :