Être un auteur reconnu, par Thierry Rollet

Un auteur que j’ai récemment publié m’indiquait qu’il souhaitait devenir « un auteur reconnu ». Cette expression nous fait tous rêver : bien entendu, nous souhaitons tous devenir des auteurs reconnus. Cependant, il serait bon de savoir ce que suggère réellement cette formule assez vague en soi.

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Pour ma part, je distingue trois façons d’être reconnu en tant qu’auteur :

  1. par ses pairs, les autres auteurs ;
  2. par les éditeurs, surtout parmi les plus importants ;
  3. par les précédents, plus le grand public, ce qui fait de l’auteur une sorte de star.

Le premier stade est, à mon avis, le plus difficile à atteindre pour un auteur débutant, car il constitue une première entrée dans l’univers littéraire. Un auteur qui ne serait pas reconnu comme tel par les autres n’a pas la moindre chance, à mon avis, de franchir avec succès les portes de la grande famille des auteurs. Cela tombe sous le sens, direz-vous ? Sans doute. Mais c’est parfois loin d’être évident pour un auteur qui ne considère que ses propres ouvrages, sans jamais prêter attention à ceux de ses pairs. Pour être reconnu par eux, il faut d’abord les fréquenter, se procurer leurs livres, discuter avec eux [1]… C’est ainsi d’ailleurs que leur lectorat peut devenir le nôtre.

Cela nous amène-t-il directement au 3ème stade ? Peut-être, mais il faut tout de même passer par le 2ème et c’est souvent là que le bât blesse : être édité, de préférence par l’un de ces éditeurs les plus connus car c’est leurs publications que l’on trouve généralement en librairie, alors que les éditeurs plus modestes, bien qu’ils constituent 90% de l’édition mondiale, doivent se contenter de se diffuser par leurs propres moyens, sans constituer de stocks importants, donc sans grande distribution.

C’est alors qu’un paradoxe particulièrement surprenant s’installe : si l’on cherche à maintenir, sinon une connaissance approfondie, du moins un contact permanent avec le milieu de l’édition, comme je m’efforce moi-même de le faire, on constate que bien des auteurs, même publiés chez le grand Galligrasseuil [2], ne sont pas des « auteurs reconnus » – en ce sens qu’ils ont certes franchi le 2ème stade, mais sans forcément parvenir jusqu’au 3ème… !

Ainsi, on peut citer des auteurs tels que Nothomb, Darrieusecq, Pancol, Grangé, Daeninckx, etc, qui sont, quant à eux, parvenus jusqu’au 3ème stade : toujours publiés chez de grands éditeurs, ils sont « reconnus » c’est-à-dire connus du grand public.

Par contre, je peux aussi en citer d’autres, tels que Alain Absire, Noëlle Chatelet, Georges-Olivier Châteaureynaud, Jean-Claude Bologne ou Dominique Le Brun [3] qui, eux, sont reconnus par le grand Galligrasseuil, chez lequel ils ont toujours publié leurs œuvres, mais par forcément du grand public… ! D’ailleurs, les connaissez-vous vous-mêmes ?

Alors, qu’est-ce au juste qu’un auteur « reconnu » ?

Si l’on vise surtout le 3ème stade, la conclusion la plus surprenante s’impose : il ne suffit pas d’avoir été publié chez les plus grands éditeurs pour être un auteur reconnu.

En outre, il ne suffit pas non plus d’avoir publié beaucoup de livres. J’en ai, personnellement, 34 à mon actif à ce jour et je ne suis pas un « auteur reconnu »… sinon par mes pairs, qui m’ont ainsi permis de franchir au moins le premier stade. En effet, je ne compte plus les refus que j’ai essuyés chez le grand Galligrasseuil, notamment, et je ne crains pas d’en parler car je souhaite avant tout, en tant qu’agent littéraire, témoigner de la réalité de l’édition et du monde littéraire en général, voire peut-être apporter du baume au cœur des auteurs les plus désappointés.

Effectivement, ce n’est pas parce que vous ne sortez pas du premier stade – c’est déjà beau de l’avoir atteint ! – que vous êtes obligatoirement un auteur maudit. La grande famille des auteurs vous a accueilli, vous pouvez vous y sentir comme un poisson dans l’eau. Par ailleurs, il existe des exemples d’auteurs devenus célèbres qui ont débuté très humblement : Pagnol s’est toujours autoédité, avec les éditions Fortunio qu’il avait lui-même créées ; Lovecraft n’a vu qu’un seul de ses livres publié de son vivant – à compte d’auteur encore – et n’a connu le succès qu’à titre posthume ; Stendhal n’a connu qu’un succès d’estime au milieu d’un cercle d’amis et estimait – à juste titre – n’être reconnu que vers 1880, soit 34 ans après son décès, tant son œuvre était moderne pour son temps ; Verlaine n’a connu que des éditions à compte d’auteur, sauf pour ses deux derniers recueils ; Baudelaire n’a dû la réédition de ses Fleurs du mal qu’au scandale provoqué par la première publication – à compte d’auteur et non expurgée… Je m’arrête là : il y aurait tant à dire… !

Conclusion : c’est d’abord par lui-même qu’un auteur sera reconnu : s’il a fait convenablement son travail et si ses ambitions n’ont pas dépassé à la fois son esprit et ses possibilités, il sera heureux au sein du monde littéraire. Être auteur signifiera d’abord pour lui rester sage et patient en toutes circonstances : telle est la meilleure reconnaissance à laquelle il peut légitimement aspirer.

Thierry ROLLET, agent littéraire et éditeur

_____________________

[1] C’est évidemment dans ce but que le réseau Auteurs-Éditeurs a été créé, car il permet avant tout aux auteurs de se reconnaître entre eux.
[2] Surnom qui évoque les trois plus grands éditeurs français : Gallimard, Grasset et le Seuil.
[3] Je les connais personnellement, en tant que membre de la Société des Gens de Lettres, dont ils constituent le comité directeur.
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À propos de thierryrollet

Je suis écrivain, agent littéraire et éditeur.

Publié le 4 juillet 2016, dans La profession d'écrivain, et tagué , , , . Bookmarquez ce permalien. Poster un commentaire.

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